Sous la monarchie de Juillet, le suffrage était censitaire. Lorsque la République est proclamé en février 1848, l'on instaure immédiatement le suffrage universel masculin sans restriction à partir de 21 ans. La république se pose d'emblée comme celle qui veut donner le pouvoir au peuple, dans la lignée de la Révolution française. La fortune n'établit plus de privilèges quant à la citoyenneté.
Il y a peu d'abstentions lors des élections législatives du 24 avril 1848. Tocqueville écrivit alors des pages célèbres sur ces élections, où l'on vit des colonnes solennelles de paysans aller voter au chef-lieu de canton pour la première fois de leur vie. Le suffrage universel est considéré comme un gain fondamental par les masses qui jusqu'ici en étaient privées avec le suffrage censitaire. C'est pourquoi Louis-Napoléon Bonaparte abroge immédiatement aprés le coup d'État du 2 décembre 1851 la loi du 31 mai 1850 sur la restriction par le domicile : il s'attache ainsi la grande majorité des électeurs.
Cependant cette restauration du suffrage universel n'en est pas une pour les républicains en exil : le véritable suffrage universel est indissociable des élections libres (ce qui n'est pas le cas sous le IIe Empire : canditatures officielles,pressions, etc).
La république se place dans la continuité de l'abolition des privilèges et de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen. Dés février les libertés sont rétablies. Ce printemps 1848 voit une effervescence de la presse mais aussi des clubs car les groupes de pensée autrefois muselés par la censure et les divers cautionnements (blanquistes en particulier) profitent de cette liberté.
La seconde Ré publique est aussi le régime qui a définitivement aboli l'esclavage. La restauration des libertés sera une priorité pour les républicains de 1875 : liberté de la presse, liberté individuelle, disparition de la censure sont instaurés en référence à la IIe République mais aussi en réaction contre la situation sous l'Empire (même si celui-ci avait évolué) et pendant l'Ordre moral.
La seconde République laisse donc le souvenir d'un régime instaurant une égalité de fait parmi les citoyens, et donnant à chacun la possibilité de s'exprimer dans la presse. C'est l'image idéale d'un régime faisant l'unanimité dans la mesure où il est ouvert à tous; et de fait le printemps 1848 est celui d'une unanimité réelle autour du nouveau régime comme en té moignent les gravures célèbres où l'on voit des prêtres bénir les arbres de la liberté. Cependant l'évolution politique de la République va mettre fin à cette unanimité et donner de nouvelles déterminations aux principes républicains.
Deux partis se distinguent très vite en 1848 : les démocrates-socialistes (les «démoc-soc») et le parti de l'Ordre. Ce sont les seconds qui l'on emporté lors des élections à la Constituante du 24 avril 1848 et lors des législatives du 13 mai 1849. C'est aussi leur candidat à la présidence, Louis-Napoléon Bonaparte, qui a été élu.
Il est important de remarquer que de ces élections au suffrage universel se dégage une carte des sensibilités politiques encore valable jusqu'aux années 1980 : on y dénote plusieurs zones de vote conservateur, correspondant aux régions où la croyance religieuse est la plus vivace : Ouest, Nord, Alsace, Franche-Comté... et d'autres zones où le vote démocrate-socialiste est bien implanté, en particulier dans le Midi.
Le parti de l'ordre est au pouvoir et la république évolue : c'est un retour à la réaction, ponctué par les massacres de Juin 1848, la restriction du suffrage universel, les lois scolaires (petite loi Parieu de Janvier 1850 et loi Falloux de mars 1850) qui donnent une place privilégiée à l'Eglise dans l'enseignement : un religieux peut ouvrir une école sur simple présentation d'une lettre d'obédience, l'évêque siége au conseil d'administration des universités. Désormais pour les démocrates-socialistes, «républicains de la veille», la république authentique est liée à une école et à une société libérées de toute pression cléricale. En effet, dès lors que le suffrage universel est instauré, une «éducation libératrice» est indispensable.
La République s'est voulue sociale dès sa création : dans un contexte de crise économique, elle ne peut ignorer la misére des ouvriers et l'inquiétude des campagnes, d'autant plus que le suffrage universel leur donne le moyen de s'exprimer.
Pour cette raison est créée le 28 février 1848 la Commission du Luxembourg, chargée d'étudier pour et avec les ouvriers leurs conditions de travail.
Cette commission contrôle les Ateliers Nationaux, ouverts pour fournir du travail aux ouvriers au chômage.
La seconde République est aussi le premier régime à réglementer la durée du travail, fixée à 10 heures par jour à Paris et 11 heures en province.
Les Ateliers nationaux sont un échec, car on ne fournit pas assez de travail et celui qui est offert - travaux de terrassement- n'est pas en rapport avec la formation des ouvriers.
Cependant l'importance symbolique des Ateliers est grande, ce qui explique l'importance de la réaction ouvriére lors de leur fermeture en Juin 1848.
La révolte est matée par les troupes du général Cavaignac, qui font environ 5,000 morts. Tocqueville parle d'une «guerre sociale, une sorte de guerre civile».
Ce sont désormais deux conceptions de la république qui sont en jeu, l'une défendant les intérêts de la classe dirigeante, l'autre s'attachant à la question sociale; et de fait, la seconde République la pose de maniére irréversible.
Le parti radical considère Ledru-Rollin comme l'un des précurseurs du
radicalisme; d'autre part le programme de Belleville en 1869 reprend les grands principes républicains qui s'étaient dégagés sous la seconde République : suffrage universel, libertés, séparation de l'église et de l'État en particulier. Pour les fondateurs de la IIIe République de façon générale, il s'agit de réaliser ce qui n'a pas pu se faire en 1848, et de restaurer ce qui a été mis à bas en 1851.
C'est aussi en souvenir de 1851 que l'on refuse de donner des pouvoirs trop importants au chef de l'État : il ne faut pas que l'on puisse risquer le retour d'un dictateur plébiscité par le peuple, et en particulier par les campagnes. Celles-ci ont un statut ambigu pour les républicains : elles forment la grande masse de la population qui a pu s'exprimer avec le suffrage universel, mais elles ont aussi soutenu l'Empire par leur vote et ont amené une chambre monarchiste au pouvoir en février 1871. Elles vont cependant se rallier progressivement, dans la mesure où c'est la seconde République qui a introduit la «politique au village».
Dans le domaine des pratiques politiques, la seconde République a précisé des terrains de nos jours familiers. Le dosage ministériel, reflet plus ou précis des rapports de forces et des orientations majoritaires au niveau du pouvoir est réellement né de la république parlementaire quarante-huitarde; la pratique des alliances s'est rodée dans l'affrontement des années 1849-1850 entre le parti de l'Ordre et les démocrates-socialistes.
Conclusion :
Si la seconde République n'a pas eu un grand rôle ni de grandes réalisations à son actif, elle a cependant eu une place fondamentale dans la tradition républicaine. Elle est à l'origine de toute une tradition politique avec la distinction entre Démocratie ou Ordre, république populaire ou république bourgeoise, régime de progrès ouvert aux revendications des masses ou régime strictement constitutionnel. L'épisode quarante-huitard a renforcé en outre trois traits majeurs du programme républicain :
- se prémunir du pouvoir personnel;
- tenir l'État laïque à l'écart de l'influence catholique;
- faire que la République soit humaine et tempére par des mesures socialisantes les cruautés du libéralisme économique.
Et si la seconde R épublique est un peu oubliée de nos jours,c'est peut-être que ses apports ont été entierement integrés et sont désormais considérés comme allant de soi.